Une marche dans la nuit à Olympos

Je n’ai pas pris une seule photo cette nuit là, c’était bien trop surréel.

En rejoignant la côte méditerranéenne à la fin de mon voyage en Turquie, j’arrive enfin à Olympos, une ville faite de pansions en bois à juste cinq minutes d’une magnifique plage de galets. Le chemin jusqu’à la plage suit une rivière à travers les ruines d’une cité ancienne, où les oranges et les fleurs de cactus sont prêtes à être cueillies par le premier visiteur.

C’est un petit paradis, qui allait bientôt devenir le décor d’une scène apocalyptique.

Une des attractions principales à Olympos sont les Chimaera. En haut d’une montagne, des flammes sortent du sol par un phénomène géologique naturel. Ces feux brûlent sans jamais s’éteindre, et même les scientifiques ne comprennent pas encore exactement pourquoi. Bref, c’est de la magie.

En arrivant à Saban Pansion Treehouse, on m’informe rapidement qu’un bus part pour les flammes tous les soirs à 21H.

« Je vais marcher » Je réponds, scellant ainsi mon destin.

Pendant la journée, je trouve trois autres personnes prêtes à m’accompagner dans cette marche dans le noir, ainsi que pas mal d’opinions divergentes de la part des locaux sur le temps de marche jusqu’aux Chimaera. Mais comme personne ne m’annonçe un temps supérieur à une heure, je ne m’inquiète pas trop.

Un peu avant neuf heures cette nuit là, je quitte la pansion avec mon petit groupe et nous traversons les ruines jusqu’à la plage de galet pour marcher le long de la mer (où je panique complètement quand des chiens se mettent à nous aboyer dessus). Nous rejoignons ensuite la route où une petite demi heure de marche est censé suffire à nous amener jusqu’au panneau indiquant les Chimaera. Une heure plus tard et toujours sur la route, nous réalisons que les locaux qui nous ont conseillé n’ont, certainement, jamais pris ce chemin.

Quand nous arrivons enfin au site, tous les bus sont déjà arrivés puis repartis. Après avoir payé les 6 TL à l’entrée, nous commençons l’ascension de la montagne via un escalier découpé grossièrement dans la roche. C’est crevant, amène de bonnes chaussures.

Mais, arrivés en haut, tous nos efforts sont récompensés. Les flammes sont incroyables, bien plus grandes que ce que j’avais imaginé. Dans la nuit, nous pouvons voir ces petits foyers lumineux brûler un peu partout sur le plateau.

M’asseyant à côté d’un feu, je sens sa chaleur et je l’examine avec attention. De loin ils avaient peut-être l’air de banals feux de camp, mais de près c’est bien différent. Des flammes bleues apparaissent régulièrement, comme si ces feux proviennent d’une sorte de gaz. A leurs pieds, le sol est si chaud qu’il est d’un orange incandescent. Les différentes couches du sol sont facilement visibles, car les flammes ont brulé à travers les couches supérieures, faisant du sol un véritable gruyère. On dirait que les flammes essayent de s’échapper de sous la terre.

Photo source.

Photo source.

C’est magique.

A cette heure tardive, nous sommes presque seuls en haut de la montagne, au milieu de la nuit, à se faire lentement hypnotiser par les flammes bleues.

Un autre petit groupe autour d’un feu un peu plus loin a amené des saucisses pour les faire griller sur les flammes, ce qui est à la fois hilarant et triste. Je me fais la réflexion que ça risque d’ennuyer le Balrog qui est clairement à l’origine de ces flammes …

Après un moment à admirer les flammes, nous recevons notre premier indice que la nuit est loin d’être terminée : le tonnerre.

Un énorme, violent coup de tonnerre roulant au dessus des arbres.

Il est presque 23H et nous décidons donc qu’il est temps de commencer la marche retour. En descendant de la montagne, une petite pluie fine commence à tomber, puis s’arrête.

Nous commencons sur la route, mais l’une de nous est trop fatiguée. Quelques minutes plus tard, elle arrête une voiture pour rentrer à la pansion plus rapidement, et nous ne sommes plus que deux sur la route.

La voiture démarre, prend un tournant dans la route et, à la seconde où elle disparait, la pluie recommence. Mais cette fois c’est une pluie torrentielle. Il ne me faut que trente secondes pour mettre nos objets électroniques à l’abri dans mon sac à dos et enfiler ma cape de pluie, mais c’est déjà trop tard. Mes vêtements sont trempés, mes cheveux collés à mon visage, mes bottes de marche se remplissent d’eau.

Je pense qu’il est important de mentionner ceci : c’était la première pluie après trois mois de sécheresse. A quel point j’ai la poisse ? Au point de déclencher la mousson quand je décide de faire une randonnée de nuit, à ce point là.

Nous marchons aussi vite que possible, pendant que la route se transforme en un torrent de boue en l’espace de quelques minutes. Il n’y a personne sur la route, nul part où s’abriter, et puisque nous sommes déjà trempées, nous décidons qu’il vaut mieux continuer à avancer.

Mais le tonnerre est de plus en plus fort, de plus en plus près et effrayant. Quand enfin nous tombons sur une boutique avec les lumières encore allumées, nous nous précipitons sous le porche. Les hommes qui y travaillent nous accueillent gentiment, nous proposant même d’entrer dans la boutique malgré les flaques qui se forment déjà autour de nos chaussures trempées. Nous restons dehors sous le porche, soulagées d’être à l’abri de la pluie et de l’orage.

Un peu plus tard, un pick-up vient se garer devant le porche et on nous demande où nous dormons. Ils sont prêts à se risquer dans ce déluge pour nous ramener à la maison ! Je donne le nom de notre pansion et suggére que nous montions à l’arrière pour ne pas ruiner l’intérieur de la voiture.

Nous montons à l’arrière du pick-up, qui c’est déjà transformé en pataugeoire glacée. La voiture démarre. Je m’accroche de toutes mes forces, assise dans l’eau, frigorifiée, le vent glacé se faufilant sous mes vêtements d’été. Par moment, les roues du véhicule sur la route-rivière produisent des vagues boueuses plus hautes que le pick-up lui-même.

Les yeux fixés sur la route qui recule à toute vitesse, les gouttes de pluie dans la lumière des phares créent des lignes hallucinantes dans le mouvement rapide de la voiture. C’est comme un film d’action, comme le plan parfait pour suggérer qu’un monstre est en train de nous chasser. Tellement cool. Et tellement froid.

Mais, au moins, nous étions presque arrivées là où nous pourrons nous réchauffer.

Du moins, c’est ce que je croyais.

Le pick-up s’arrête et le chauffeur nous indique que nous sommes juste à l’entrée de la plage, mais qu’il ne peut pas nous emmener plus loin. En le remerciant, nous déplions nos membres gelés, sautons à terre et avançons vers la plage, l’eau arrivant parfois jusqu’à nos mollets.

A ce moment là, une petite part de moi est encore en train de se réjouir de l’aventure, mais plus pour longtemps …

Photo source.

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Sur la plage, c’est une scène extraite de mes pires cauchemars. Il fait complètement noir, il n’y a même pas une seule lumière d’une maison ou d’un restaurant au loin pour nous orienter. Je tire sur ma lampe dynamo comme une folle, pointant ma lumière partout autour de moi pour essayer de me repérer, cherchant un trou très distinctif dans la falaise qui signale l’endroit où le chemin vers les ruines démarre, mais sans succès. Et alors que je commence à sérieusement me demander si nous sommes sur la bonne plage, nous continuons à marcher aussi vite que possible, essayant de ne pas paniquer quand, toutes les trente secondes, le tonnerre gronde et un violent éclair illumine toute la plage d’une lumière crue et irréelle.

Ajoute à ça la silhouette d’un marin dans un manteau de pluie jaune taché de sang apparaissant dans un de ces brefs moments de lumière, et on tient le film d’horreur de l’année.

Et le pire c’est que, pendant tout ce temps, je n’arrive pas à arrêter de penser que nous marchons sur une plage protégée pour la ponte des tortues marines, complètement horrifiée à l’idée que je risque de marcher sur un pauvre bébé tortue dans le noir. Non mais vraiment …

Finalement, nous avons trouvé le trou dans la falaise, traversé les ruines où la route était essentiellement devenue un cours d’eau tributaire (à ce stade, chaque partie de moi était tellement saturée d’eau que mes pieds et mes jambes ne sentaient plus vraiment la différence entre l’air et l’eau de toute façon), et sommes finalement arrivées à la maison.

La morale de cette histoire ? Marche jusqu’aux Chimaera si tu viens un jour à Olympos, c’est un endroit magique, mais ne le fais pas avec une poisseuse comme moi !

Epingle cette histoire !

Epingle cette histoire !

Mais, franchement, si on oublie la petite panique sur la plage, est-ce que ce n’est pas ça, une vraie aventure ?


A Olympos, je te conseille de dormir à Saban Pansion Tree Houses, l’ambiance est détendue et les repas (inclus dans le prix) sont dé-li-cieux (et généralement végétariens). Je crois que j’ai rarement autant mangé durant un même repas !

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