Lâche le phoque : démissionner

Tu vois ce moment quand il faut lâcher le phoque et traverser la glace tout seul ?

Je suppose que non. Tu te demandes peut-être même si je n’ai pas abusé un peu de la bouteille ces derniers temps. Revenons au début.

J’ai un très mauvais équilibre. Je trébuche et tombe même sur un sol plat. Mon unique essai sur des rollers en tant qu’enfant a été très bref et douloureux. Tu vois le genre.

Pourtant, quand j’ai vu la petite patinoire au centre de Reykjavik, j’ai décidé que c’était le moment pour moi d’apprendre à patiner. Juste comme ça. Je n’avais rien de prévu cet après-midi là, la patinoire était vide, un peu ringarde avec sa boule disco et sa musique, et c’était le moment.

J’ai enfilé le casque et les patins, enlevé mes lunettes (une très bonne idée) et j’ai sagement attendu sur mon banc jusqu’à ce que quelqu’un m’explique gentiment qu’il fallait que je me lève et que je me débrouille pour atteindre la glace, plutôt que d’attendre qu’elle apparaisse sous mes pieds par magie.

Une fois sur la glace, je commençais à douter de mon idée. Pas la peine de te faire un dessin, n’est-ce pas ? Tu as déjà vu quelqu’un en train d’essayer de rester debout alors que l’univers entier et les lois de la physique font tout pour la faire tomber, non ?

Je m’accrochais à la rambarde et j’essayais de me déplacer en faisant des petits pas, en permanence au bord de la chute et murmurant un flot constant de « oh non, oh non, oh on, allez, tu peux y arriver, j’ai pas peur, vas-y, OH non, je vais mourir, … » et cetera, avec parfois l’intrusion de mots un peu moins distingués.

En voyant à quel point j’étais ridicule et effrayée, on me proposa une sorte de béquille normalement utilisée par les enfants. C’était orange, je pouvais prendre appui dessus pour me déplacer et c’était en forme de phoque.

Photo credit : Billy Young.

Photo credit : Billy Young.

Aaaah, c’est ça le phoque ! Je t’entends t’exclamer.

C’est bien ça. C’était ça le phoque sur lequel je mettais tout mon poids mais que j’allais devoir lâcher. A un moment. Pas tout de suite.

Parce que, peu importe l’objectif que l’on essaye d’atteindre, il y a toujours un moment où il faut lâcher le phoque. Où il faut faire ces premiers pas tout seul, sans savoir si on va y arriver ou se ramasser par terre. Pas de filet de sécurité. Pas de phoque.

Demain, je vais aller voir mon patron et démissionner. J’ai déjà annoncé à ma propriétaire que je quittais mon appartement à Paris. Je vais déménager dans une plus petite ville pour arrêter de perdre plus de la moitié de mes sous dans mon loyer. Parce que je quitte mon boulot et que je déménage, je vais enfin pouvoir voyager pendant deux mois complets sans interruption, et ça va être génial.

A la fin de ces deux mois, mon compte en banque sera vide et je n’aurai pas de travail. Ni le moindre plan d’ailleurs.

Ca va être effrayant, tout comme ce moment où j’ai dû lâcher le phoque et m’éloigner de la rambarde toute seule, sans appui, pour la première fois. Un véritable acte de foi. Est-ce que je vais tomber ? Ou glisser gracieusement ?

Sur la patinoire, aucun des deux. J’ai réussi à atteindre l’autre côté, mais pas vraiment gracieusement. Pourtant, quand ma main a touché la rambarde d’en face (bon j’admets, tout mon corps s’est écrasé dans la rambarde parce que je ne savais pas encore comment m’arrêter), un grand sourire s’est étalé sur mon visage. J’avais réussi ! J’avais trouvé le courage de lâcher prise, j’avais eu assez confiance en moi pour le faire seule.

Photo credit : Billy Young.

Photo credit : Billy Young.

C’est un sentiment grisant. Est-ce que les choses seront les mêmes quand je serai au bord de la catastrophe financière, avec seulement mes écrits pour me sauver ? Je ne sais pas.

Mais il y a une chose dont je suis certaine : je ne regretterai pas cette décision.

Si j’avais passé mon après-midi à refuser de lâcher ce phoque en plastique, si je n’avais pas au moins essayé, alors j’aurais eu des regrets. Aujourd’hui, je n’ai peut-être aucun espoir de devenir un jour championne de patinage artistique, je suis peut-être tombée deux fois, j’ai peut-être tordu mon poignet au passage et j’ai peut-être passé un après-midi complet à me ridiculiser dans le centre ville d’une capitale touristique, mais je n’ai aucun regret. Aucun.

Comme j’ai dit sur la glace ce jour là : si je tombe, je tombe.

Il suffira ensuite de se relever pour revenir au point de départ.

Ce sentiment des premiers pas, je l’ai ressenti également lors de mon premier voyage solo, et la première fois que je me suis vraiment confiée à quelqu’un, et à chaque fois que j’ai pris une décision importante ou démarré un gros projet. Je l’ai aussi ressenti la première fois que j’ai posté ici, bien sûr. A chaque fois que ce sentiment est apparu, c’était le démarrage de quelque chose de nouveau et de bon.

Je vais peut-être échouer, je vais peut-être tomber, mais je ne regretterai rien.

Quel est ton phoque en ce moment ? Sur quoi as-tu besoin de lâcher prise ?

Pour ton Pinterest !

Pour ton Pinterest !

6 commentaires sur Lâche le phoque : démissionner

  1. Quelle belle image ! Oui, j’ai lâché le phoque il y a quelques mois en venant à Vienne (et ça ne glisse pas toujours tout droit lol)

  2. Salut, merci pour ton partage, j’ai moi aussi posé ma démission lundi dernier…alors ton témoignage raisonne en moi. J’aurais quelques questions, est-ce que tu es en préavis du coup ? Autour de toi, les gens essaient-ils de te faire changer d’avis? Quelle destination as-tu prévu?

    • Oui du coup je dois encore travailler pendant un mois avant de décoller pour l’Inde et le Népal (et ce n’est qu’un début)! Tout le monde ne peut pas comprendre la logique derrière ce genre de prise de risque. Pour ma part personne n’a essayé de façon trop agressive de me faire changer d’avis, mais je comprend très bien que ça peut effrayer notre entourage, ils s’inquiètent c’est tout, mais le futur prouvera surement que tu as pris la bonne décision! Bon courage et bon voyage 🙂

  3. Une bien jolie plume, bien trouvée cette métaphore du phoque (un instant j’ai cru qu’il s’agissait d’une expression typiquement Québécoise haha). Je t’encourage dans ce choix de vie et je suis sûr que ce que tu trouveras en route t’apporteras beaucoup plus de richesses que ce que ne pourrais t’apporter ton boulot 🙂 Quand est-ce que tu comptes partir en Inde ?

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